Un cadre pour composer vos photos : Simplifier, Ordonner, Équilibrer, Répéter
La première partie de cette série a souligné l'importance cruciale de la composition et le manque de ressources pour l'apprendre. Elle a évoqué la nécessité d'un processus — pas des règles, mais un processus — pour débuter la composition. C'est ce que nous abordons ici.
Composer ses photos
Comment s'y prendre concrètement ?
Débutant : aucune idée, normal. Malheureusement, l'appareil n'aide pas : pas de mode « composition auto ». Vous composez — parfois bien — mais sans méthode. Vous visez et essayez de rendre le cadre agréable.
Photographe intermédiaire/avancé : « j'utilise la règle des tiers, les lignes directrices, les motifs, le cadrage naturel... » Tout ça est important (on y viendra). Mais que faire s'il n'y a pas de lignes directrices ? Rien pour cadrer ? Pas de motifs ?
Ces règles classiques s'utilisent parfois. Je veux un outil utilisable toujours. Voici un processus simple en 4 étapes (ou 3 + répétition) :
- Simplifier
- Ordonner
- Équilibrer
- Répéter
Voyons chaque étape.
1. Simplifier
- Résumé : Cristallisez l'idée de votre photo et assurez-vous de vous concentrer sur elle.
- Quand : Avant de lever l'appareil (après avoir choisi un sujet ou une idée), et à nouveau en regardant dans le viseur/LCD.
Le monde est fouillis. Votre travail : simplifier un fragment pour qu'il ait du sens pour le spectateur.
La photographie est intrinsèquement un processus d'exclusion. Même dans un lieu magnifique, un ultra-grand-angle capturant tout ne fait presque jamais une bonne photo. Votre rôle : isoler une tranche de ce que vous voyez et la présenter de façon cohérente. Vous partez d'une scène 3D confuse, vous créez un objet 2D plaisant.
Cela implique nécessairement simplification. Pas « photographier une seule chose ». Vous pouvez avoir plusieurs éléments, tant qu'ils forment un tout cohérent (étape 2). Il faut une idée unifiée. Si ça semble vague, posez-vous une question simple avant de shooter : « De quoi est-ce une photo ? » Si les éléments dans le viseur soutiennent ce concept, ils restent. Sinon, éliminez-les en changeant de focale ou de position.
On entend souvent « rapprochez-vous ». C'est la conséquence de cette simplification : concentrez-vous sur votre sujet.
C'est lié au choix du sujet. Le vrai sujet n'est souvent pas une chose mais une idée, un sentiment. Pas une personne, mais une émotion. Ça peut être simple : « profiter des vacances », « beau coucher de soleil ». La simplification vous force à identifier l'idée, puis à l'isoler.
Parfois on ne sait pas le sujet en levant l'appareil. Souvent je pense juste « c'est beau, je veux une photo ». Si je shoote juste la vue, j'ai un snapshot. Joli, mais snapshot. Cette étape force à prendre un instant pour identifier le sujet/thème.
Au final : décidez votre sujet, puis simplifiez. Ce qui soutient l'idée reste. Le reste sort.
Une fois fait, passez à l'ordonnancement dans le cadre.
2. Ordonner
- Résumé : Cœur de la composition : perspective et agencement pour décider comment les éléments sont arrangés.
- Quand : Une fois l'œil au viseur.
Sujet choisi, simplification faite : place à l'arrangement dans l'image.
En photo de paysage, on subit souvent le monde tel qu'il est. Mais vous serez surpris de votre pouvoir de réordonner en bougeant et en zoomant. Bougez, zoomez, déplacez-vous, montez, descendez.
Ça peut sembler long à lire, mais l'intention n'est pas de rester 1min30 l'œil au viseur. Chaque point ci-dessous = quelques secondes. Au début, vous y passerez du temps ; vite, ce sera intuitif, invisible.
Perspective
Premier levier : la perspective. Elle change la perception du sujet. Exemple connu : plonger sur un sujet = le fragilise ; contre-plonger = le rend imposant.
La perspective affecte aussi les relations entre éléments. Se baisser accentue le premier plan, rapetisse l'arrière-plan. En paysage, être bas donne l'impression qu'on peut « entrer » dans l'image. En hauteur, premier plan et arrière-plan ont un poids plus égal.
Pensez perspective = placement « haut/bas » dans l'image. Décidez : au-dessus ou au-dessous du sujet ? Haut ou bas par rapport au sol ? Prenez une seconde, observez comment tout bascule.
Compression
Deuxième levier : la compression. Effet de rapprocher les plans en utilisant de longues focales. Inverse : les plans s'éloignent aux courtes focales. Même avec même pondération, une photo prise près du sujet en grand-angle est fondamentalement différente de celle prise loin en téléobjectif.
Pour vous : zoomez pour compacter la scène, donner une impression de densité. Ou rapprochez-vous et dézoomez pour isoler le sujet, souligner sa remotitude.
Placement
Troisième levier : le placement des éléments dans le cadre. C'est là qu'intervient souvent la règle des tiers. Cette étape peut être rien d'autre que l'application de la règle des tiers.
Je recommande aux débutants d'utiliser la règle des tiers presque systématiquement. Verticalement et horizontalement. Fondement de l'agencement. Pas besoin d'être pile sur la ligne, juste proche.
J'ai déjà écrit sur la règle des tiers, voici le lien. Laissez-la guider le placement des objets et lignes.
3. Équilibrer
- Résumé : Prenez une seconde pour vérifier l'équilibre de l'image.
- Quand : Juste avant de déclencher.
Dernière chose avant d'appuyer : vérifier l'équilibre.
Les objets dans une photo ont un « poids » visuel. Parfois on déséquilibre volontairement, mais presque toujours on veut de l'équilibre. Qu'est-ce que « l'équilibre » ?
Pas nécessairement symétrie. Symétrie = « équilibre formel » : tout s'équilibre exactement. Utile parfois (sujets artificiels), mais pas la seule façon, et à utiliser avec parcimonie. La nature ne symétrise pas.
Pas non plus centrer le sujet. C'est presque toujours une erreur (viole la règle des tiers). Évitez, sauf raison impérieuse.
Alors quoi faire ? Utilisez l'équilibre informel : les objets s'équilibrent même s'ils diffèrent par forme/taille. Vous l'utiliserez constamment.
Principes : l'inconscient voit le centre de l'image comme un fulcrum (point d'appui d'une balance). Objets de même taille = équilibre s'ils sont équidistants du centre. Un petit objet peut équilibrer un grand s'il est plus loin du centre.
L'équilibre informel se manifeste aussi par des lignes implicites. Exemple : une personne regardant vers l'intérieur de l'image crée l'équilibre. Si elle est à gauche mais regarde à droite (dans le cadre), la ligne implicite équilibre. Si elle regarde à gauche (hors cadre), l'image semble déséquilibrée.
Prenez un dernier temps avant de déclencher pour vérifier l'équilibre. Quand c'est bon, shootez.
4. Répéter
- Résumé : L'étape la plus critique : recommencez le processus, même si vous pensez avoir réussi du premier coup.
- Quand : Après avoir pris la photo.
Processus terminé, photo prise. Recommencez. Recadrez en refaisant Simplifier → Ordonner → Équilibrer, et shootez encore.
Souvent, vous refermez la même chose. C'est OK. La photographie se joue au millimètre. Différences infimes = impact énorme.
Parfois, vous ferez différemment. Une autre perspective peut être meilleure.
Cette étape ne saurait être surestimée. Beaucoup l'appellent « travailler la scène ». Shooter sous tous les angles concevables pour décrocher LA photo.
Si vous êtes sur trépied, dévissez l'appareil pour tester quelques angles. Marchez, expérimentez. Si une composition vous plaît, remettez sur trépied et shootez proprement. En basse lumière, montez les ISO au max pour vitesse courte pendant cette phase d'essai. Comme ce sont des tests (vous ne les garderez pas), le bruit n'importe pas. Remettez sur trépied, rebaissez ISO, ralentissez la vitesse.
Une anecdote m'a marqué, du photographe David Hurd dans On Being a Photographer. Rejoint l'agence Magnum, il a eu accès aux planches-contact des autres photographes. Découverte : tous travaillaient exactement de la même façon. Ils erraient, shootaient ci-et-là, mais dès qu'ils trouvaient un truc, ils le shootaient sous tous les angles concevables. Ils « travaillaient la scène », et le faisaient fort.
Conclusion
Voilà votre processus de composition : Simplifier, Ordonner, Équilibrer. Puis Répéter. Une partie peut déjà être intuitive. Si c'est le cas, gardez vos instincts. Sinon, utilisez ce processus pour démystifier la composition. Avec le temps, il s'intériorisera et vous n'y penserez plus consciemment.
La composition ne s'arrête pas au shooting. Visez le bon cadrage in-camera, mais à l'ordinateur, vous pouvez l'affiner plus posément. Au shooting : mille pensées, temps limité. À l'ordi : tout le temps voulu. Prenez-le, peaufinez.
Ne laissez pas ce processus vous ralentir ou vous bloquer. Parfois ça va vite sur le terrain. Ne laissez pas ces étapes vous intimider ou vous faire rater l'instant. Faites de votre mieux avec le temps dispo. Vous pourrez aussi y réfléchir et corriger devant l'ordi.
